Chapitre III
L'Abondance

À mesure qu'Asnaë grandissait, les problèmes changèrent eux aussi. La faim avait disparu, mais les disputes apparurent.

Au début, elles étaient insignifiantes, presque ridicules. Un champ jugé trop proche de celui du voisin. Des chèvres qui avaient traversé un enclos et piétiné quelques plants. Une portion de rivière que deux familles revendiquaient en même temps pour puiser l'eau ou poser leurs filets.

Puis vinrent les désaccords plus profonds, entre tribus.

Car tous n'avaient pas grandi ensemble. Tous ne partageaient pas les mêmes habitudes, ni les mêmes traditions. Ceux qui venaient des rivières lointaines avaient des coutumes différentes de ceux des hauteurs boisées. Les anciens rituels de remerciement à la forêt variaient, les façons de chasser ou de partager la viande aussi. Ce qui était normal pour les uns devenait une offense pour les autres.

Les regards se durcissaient. Les voix montaient parfois autour des feux. Les mains se crispaient sur les outils. Et pour la première fois, Sanaël semblait impuissante face à ces tensions qui naissaient de l'abondance même qu'elle avait contribué à créer.

Longtemps, beaucoup se tournèrent vers elle pour trancher leurs différends. Mais elle répondait toujours la même chose, d'une voix calme et inébranlable :

« Je suis gardienne du vivant. Pas de vos décisions. »

Alors, peu à peu, les regards des habitants se tournèrent ailleurs.

Vers celui qui avait toujours marché à ses côtés.

L'enfant avait grandi. Comme Asnaë elle-même.

Il n'était plus le petit garçon terrifié couvert de boue. Il était devenu un jeune homme au regard calme et attentif, à la voix posée. Il connaissait désormais toutes les tribus qui s'étaient installées autour du village. Il parlait avec chacune, apprenait leurs coutumes, écoutait leurs griefs sans jamais juger trop vite. Il comprenait leurs différences, leurs peurs et leurs espoirs.

Et surtout… tous l'avaient vu grandir.

Au début, personne ne remarqua réellement ce changement. On venait simplement le voir pour des choses ordinaires : une dispute entre voisins pour un pouce de terre, un problème entre quartiers, ou une rivière que plusieurs familles voulaient utiliser en même temps.

Il écoutait patiemment, assis sur une souche ou debout au milieu du cercle, le regard attentif. Il parlait peu, mais chaque mot comptait. Il tentait de comprendre le cœur de chaque plainte, de trouver l'équilibre entre les besoins des uns et des autres. Et souvent, le soir venu, il retournait voir Sanaël pour lui demander conseil.

Mais presque toujours, elle répondait la même chose, avec cette douceur calme qui lui était propre :

« Ce sont vos décisions. »
Le jeune gardien règle un conflit entre habitants

Ce soir-là, après avoir tranché une dispute compliquée entre deux familles pour un champ, le jeune homme rejoignit Sanaël sur la colline. Il semblait épuisé.

« Aujourd'hui j'ai dû choisir entre deux familles… J'ai l'impression d'avoir blessé l'une des deux. »

Sanaël regardait le village en contrebas, ses ailes de lumière scintillant faiblement dans le crépuscule.

« Tu ne peux pas rendre tout le monde heureux. Mais tu peux essayer d'être juste. C'est déjà plus que la plupart des hommes. »

Il resta silencieux un long moment, puis murmura :

« J'ai peur de devenir comme eux… de toujours vouloir plus. »

Elle tourna son regard vers lui, avec une tendresse infinie.

« Tant que tu te souviendras de la nuit où tu as creusé dans la boue pour tes parents, tu ne l'oublieras pas. »

Et peu à peu, sans que personne ne le décide vraiment, le vent tourna. Les habitants cessèrent de demander :

« Où est-il ? »

Ils commencèrent plutôt à demander :

« Qu'a-t-il décidé ? »

Sans proclamation.

Sans cérémonie.

Sans qu'aucune loi ne soit écrite sur écorce ou sur pierre.

Le rôle était déjà né. Bien avant son nom.

Car Asnaë n'avait plus seulement besoin de survivre. Elle avait désormais besoin d'être guidée.

Un jour, quelqu'un finit simplement par dire, presque comme une évidence :

« Si Sanaël est notre Gardienne… »

Le silence s'installa quelques instants, lourd et chargé de sens. Puis un autre termina la phrase :

« Alors lui est le Premier Gardien. »
La naissance du Premier Gardien

Personne ne discuta réellement ces mots. Ils paraissaient justes, naturels, comme tant d'autres choses à Asnaë. Le titre resta, adopté sans fanfare, comme si le peuple l'avait toujours connu au fond de son cœur.

Les années passèrent. Le village ne cessait plus de s'étendre.

Et avec elle grandit autre chose, de plus silencieux et de plus profond. Au début, les habitants remerciaient simplement Sanaël. Elle acceptait rarement les offrandes. Elle les regardait avec une tristesse douce et répondait presque toujours la même chose, d'une voix calme et lointaine :

« Remerciez plutôt la Terre. C'est elle qui donne. »

Mais peu à peu, malgré ses paroles, les habitants commencèrent à la vénérer. Ils construisaient de petits autels, chantaient son nom lors des fêtes, lui attribuaient chaque bonne récolte, chaque rayon de soleil bienvenu. Car après tout, depuis son arrivée, la souffrance avait reculé. La peur de la faim s'était estompée. Et dans l'esprit des hommes, gratitude et vénération se confondent facilement.

Au début, ce n'étaient que des gestes simples, presque timides. Une mère demanda à son enfant de s'incliner devant Sanaël en signe de gratitude.

Mais la gratitude, lorsqu'elle est nourrie jour après jour, possède des racines profondes.

Ceux qui avaient survécu à la grande tempête racontaient comment elle avait arrêté le ciel d'un simple geste. Ceux qui avaient connu la famine parlaient avec émotion du jour où Sanaël avait fait jaillir les premiers épis de la terre. Et les plus jeunes, nés après son arrivée, grandissaient en voyant de leurs propres yeux cette femme de lumière marcher parmi eux.

Pour eux, Sanaël n'était plus seulement une gardienne venue les aider.

Elle devenait peu à peu quelque chose de plus grand.

On commença à déposer des offrandes directement à ses pieds lorsqu'elle passait. On lui touchait discrètement l'ourlet de sa robe pour attirer la chance. On lui demanda, d'abord timidement puis avec davantage d'insistance, de meilleures récoltes, des pluies bienfaisantes et des saisons généreuses. Des chants s'élevèrent spontanément lorsqu'elle apparaissait lors des fêtes des moissons.

Sans que personne ne le décide vraiment, un culte naissait autour de sa présence.

Les habitants déposent des offrandes devant Sanaël

Car il est parfois plus facile d'adorer un guide que de retenir la leçon qu'il cherche à transmettre.

Car personne n'imagine qu'un problème puisse germer de l'abondance elle-même.

Les habitants commencèrent eux aussi à changer. Pendant longtemps, chacun savait faire un peu de tout : chasser à l'aube, construire un abri avant la nuit, cultiver une petite parcelle, pêcher dans les rivières. La vie était dure, mais elle était partagée.

Mais l'abondance modifia lentement les habitudes, comme une rivière qui creuse son lit au fil des saisons. Certains passaient désormais la majeure partie de leurs jours dans les cultures, les mains noires de terre fertile. D'autres vivaient auprès des animaux, apprenant à les soigner et à les guider. Quelques-uns se mirent à travailler le bois presque chaque jour, leurs outils résonnant du matin jusqu'au soir. Puis vinrent ceux qui se spécialisèrent : ceux qui fabriquaient des outils solides, ceux qui tressaient paniers et cordes avec une habileté nouvelle, ceux qui bâtissaient des abris plus grands et plus durables.

Sans réellement s'en rendre compte, les habitants cessèrent peu à peu de tous vivre de la même manière. La communauté se diversifiait, se fragmentait doucement.

Le village continua lui aussi de grandir. Puis vinrent les quartiers.

Non parce que quelqu'un l'avait décidé par décret, mais parce que les nouveaux arrivants s'installaient naturellement près des leurs, près de ceux qui parlaient comme eux, qui priaient comme eux, qui connaissaient les mêmes gestes.

Ainsi naquirent peu à peu des zones différentes, chacune avec son odeur et son rythme propres. Près des cultures vivaient ceux qui travaillaient la terre, entourés du parfum doux de la terre retournée et des épis mûrs. Près des rivières, ceux qui continuaient à pêcher, bercés par le murmure constant de l'eau. D'autres quartiers sentaient le bois fraîchement coupé et la résine, la fumée épaisse des foyers ou le musc des premiers grands enclos.

Le village grandissait, plus vaste, plus complexe. Mais les anciennes tribus ne disparaissaient jamais totalement. Elles apprenaient simplement à vivre côte à côte, parfois dans une harmonie fragile, parfois dans une méfiance silencieuse, comme des racines qui s'entremêlent sans toujours se comprendre.

Les saisons continuèrent leur course, immuables et indifférentes à la transformation qui s'opérait.

Et Asnaë continua de grandir.

Chaque lune semblait apporter son lot de nouveaux visages. Au début, les habitants reconnaissaient encore chacun par son nom, saluaient les anciens d'un geste familier et savaient exactement qui vivait où. Puis vinrent ceux qu'ils connaissaient seulement de vue, croisés sur les chemins ou près des rivières. Puis ceux qu'ils n'avaient jamais rencontrés, des inconnus aux accents différents et aux coutumes nouvelles.

Les chemins s'allongèrent, se transformant en véritables voies de terre battue. De nouvelles habitations apparurent, d'abord modestes, puis plus nombreuses, plus solides. Les cultures s'étendirent comme une marée verte, grignotant peu à peu la lisière de la forêt. Les enclos s'agrandirent, remplis du bêlement des chèvres et du grognement des cochons.

Parfois, certains qui étaient partis plusieurs lunes pour chasser ou rendre visite à des tribus lointaines revenaient et restaient bouche bée : un nouveau quartier avait poussé là où ne se trouvait autrefois qu'une clairière silencieuse. Des maisons se dressaient, des fumées s'élevaient, des rires d'enfants inconnus résonnaient.

Même les enfants commencèrent à remarquer le changement. Ils grandissaient désormais entourés de visages qu'ils n'avaient jamais connus auparavant, dans un village qui semblait se réinventer plus vite qu'ils ne grandissaient eux-mêmes.

Asnaë poursuivait son expansion, comme animée d'une vie propre.

Avec le temps, la présence de Sanaël changea elle aussi. Autrefois, elle marchait chaque jour parmi eux, pieds nus sur la terre, ses ailes de lumière caressant doucement les visages. Elle enseignait, reconstruisait un abri d'un geste, guidait les mains maladroites et apaisait les cœurs inquiets.

Puis les saisons passèrent, nombreuses et rapides. Et peu à peu, les habitants apprirent. Ils cultivaient seuls, les doigts désormais experts dans la terre. Ils construisaient seuls, des maisons plus solides et plus belles. Ils élevaient seuls leurs enfants et leurs animaux.

Alors Sanaël intervint de moins en moins.

Non parce qu'elle s'éloignait d'eux, mais parce qu'on avait de moins en moins besoin d'elle. On venait encore la chercher dans les moments difficiles : lorsque les pluies tardaient trop longtemps et que les cultures jaunissaient, lorsqu'une rivière débordait en emportant les ponts, ou lorsqu'une tempête menaçante noircissait l'horizon.

Mais entre ces moments de crise, Asnaë vivait désormais sans elle. Le village respirait, riait, travaillait et grandissait de sa propre force.

Et les années continuèrent leur course. Plus rapidement pour certains que pour d'autres.

Parfois, Sanaël remontait seule jusqu'à la colline où elle était descendue du ciel autrefois. De là-haut, elle observait désormais autre chose qu'une simple tribu survivante. Des champs ondoyants s'étendaient à perte de vue, dorés ou verts selon les saisons. Des habitations aux toits solides se nichaient entre les arbres encore debout. Des fumées fines s'élevaient en volutes bleutées entre les branches, signe de foyers nombreux et de vies actives. Des enfants couraient en riant sur des chemins de terre battue qui n'existaient pas quelques années plus tôt.

Elle reconnaissait encore certains visages, surtout les plus anciens, marqués par le temps et les épreuves. Mais plus tous. La plupart étaient des inconnus, nés après son arrivée, qui ne l'avaient vue que de loin ou dans les récits.

Asnaë grandissait. Comme ceux qui y vivaient.

Parfois, le Premier Gardien la rejoignait en silence. Il gravissait la colline d'un pas devenu lourd avec les années, la cicatrice de sa paume droite encore visible. Ensemble, ils restaient côte à côte, regardant le village s'étendre sous leurs yeux.

Sanaël et le Premier Gardien observant Asnaë

Un soir, alors que le soleil couchant teintait le ciel de pourpre et d'or, il demanda doucement :

« Regrettez-vous d'être restée ? »

Sanaël regarda longtemps le village, les champs, les nouvelles maisons, les enfants qui jouaient. Une brise légère fit scintiller faiblement ses ailes de lumière. Elle resta silencieuse un long moment, puis secoua doucement la tête.

« Non. »

Et pour la première fois depuis son arrivée sur cette terre, elle se demanda même, au fond de son cœur lumineux…

Si elle avait finalement trouvé sa place.